Les étoiles royales (soi-disant) de Perse, partie I

Parmi les étoiles fixes, il y en a quatre qui sont appelées les « étoiles royales de Perse » : Aldébaran, Régulus, Antarès et Fomalhaut, respectivement projetées à 10° Gémeaux, 0° Vierge, 10° Sagittaire et 4° Poissons dans le zodiaque tropical. Elles sont parmi les plus connues, même chez les personnes qui ne se spécialisent pas dans le domaine des étoiles fixes ; et pour qui s’y intéresse, elles sont à vrai dire incontournables. De nombreux·ses astrologues et astromages contemporaines enseignent au sujet de ce quatuor en tant qu’étoile royales de Perse, dont Bernadette Brady, Diana K. Rosenberg, Austin Coppock, entre autres.

J’ai donc été surpris de constater en faisant des recherches que l’appellation « étoiles royales de Perse » a des bases bancales. En effet, si cette appellation semble ancienne, elle ne l’est pas tant que ça : le concept même des étoiles royales de Perse semble émaner de l’imagination débordante d’astronomes français du 18ème siècle, notamment Jean-Sylvain Bailly et Charles-François Dupuis.

Il n’y a aucune preuve solide que quatre étoiles furent vénérées comme royales par les Perses en 3000 avant notre ère comme l’avancent certaines sources. Quant aux textes qui sont utilisés comme références, comme nous l’apprend George A. Davis Jr. dans son article The So-Called Royal Stars of Persia, il semblerait que de considérables raccourcis ont été faits pour en arriver aux conclusions tirées.

Mener des recherches à ce sujet a été passionnant, et j’aimerais y consacrer un voire plusieurs articles détaillés. Dans un premier temps cependant, il me tenait à cœur de publier un court debunking concernant ces étoiles dites royales.

La version courte est donc :

  • « étoiles royales » est une appellation relativement récente, qui ne vient pas de Perse
  • les quatre étoiles désignées comme royales à l’heure actuelle n’étaient pas les gardiennes des directions désignées dans un texte sacré Zoroastrien
  • le mythe d’Aldébaran, Régulus, Antarès et Fomalhaut comme étoiles royales de Perse semble avoir perduré par orientalisme et manque de recherches rigoureuses
  • de nombreux sites webs donnent des indications faussées à ce sujet actuellement, notamment à cause de LLM
  • George A. Davis Jr. a écrit un article détaillé à ce sujet en 1945, The So-Called Royal Stars of Persia (« Les étoiles soi-disant royales de Perse ») qui peut être consulté ici

Le corpus de textes sacrés à partir duquel les extrapolations ont été faites mentionne bien quatre gardiens des directions, mais les associations stellaires proposées par Bailly ne sont les bonnes. Les personnes spécialisées dans l’archéoastronomie et la philologie sont arrivées à d’autres conclusions bien plus solides. Par exemple, la gardienne de l’Est est clairement l’étoile fixe Sirius, la plus brillante du ciel, et non Aldébaran.

Voici un tableau récapitulatif avec les corrections qui s’imposent :

Nom du gardienNom (Anquetil)Direction gardiennéeCorrespondanceAttribution erronée
TištryaTaschterEstSiriusAldébaran
SatavāesaSatevisOuestconstellation Aquarius, Fomalhaut ?Antarès
VanantVenantSudconstellation Scorpius, Véga, Fomalhaut ?Régulus
HaptōiriṇgaHaftorangNordconstellation Ursa MajorFomalhaut

Il semble sûr à l’heure actuelle que les correspondances proposées par George A. Davis Jr. en ce qui concerne Tištrya et Haptōiriṇga sont justes : il s’agit de l’étoile fixe Sirius et de la constellation Ursa Major, respectivement. En revanche, pour les deux autres gardiens restants, c’est moins certain, surtout Vanant, qui est considérée par certains comme Véga, par d’autres comme Scorpius, entre autres. En tous cas, ni Aldébaran ni Régulus ne figurent dans ce schéma des quatre gardiens.

Malgré son manque de justesse historique, la grille de lecture des « étoiles royales de Perse » née de la fantaisie de Bailly et Dupuis a pris racine, et elle est couramment utilisée par de nombreux astrologues et magicien·nes à l’heure actuelle.

Je pense qu’en gardant en tête que les clichés autour de ces étoiles viennent de raccourcis, on peut tout de même se servir de cette appellation « étoiles royales » comme d’une grille de lecture intéressante, qui vient mettre en exergue le lien que ces étoiles ont aux notions de souveraineté. Cependant, les qualifier « de Perse » est un orientalisme douteux dont on peut bien se passer.

Pour plus d’informations détaillées sur chacune de ces étoiles, voir les articles dédiés :

Tout ceci a mis en lumière pour moi l’importance cruciale de ne pas me reposer sur des sources secondaires ou tertiaires et de prendre avec un grain de sel les informations historiques avancées par des astrologues en moyenne, surtout si Star-Names and Their Meanings de Richard Allen Hinckley est cité comme source. En 1979, Paul Kunitzsch a expliqué que ce livre souffrait de la méconnaissance de l’arabe, concluant poliment que « en ce qui concerne le domaine arabe, le book d’Allen était, et demeure, d’une valeur plutôt restreinte1” . Le livre a plus tard été décrit comme « une compilation peu critique de sources secondaires obsolètes qui contient de nombreuses erreurs, particulièrement en ce qui concerne les constellations et noms d’étoiles arabes, mésopotamiens et égyptiens2 » .

Paul Kunitzsch et Tim Smart ont publié Short Guide to Modern Star Names and Their Derivations en 1986, re-publié sous le nom A Dictionary of Modern Star Names en 2006 et il est très facile de se le procurer, ce qui rend d’autant plus absurde l’utilisation du livre de Richard Allen Hinckley.

J’ajouterais pour conclure que si vous notez dans mes écrits quelque chose qui semble erroné, j’accueillerais avec gratitude vos critiques constructives. Je ne me considère pas immune au risque d’erreurs et manques de précisions !


J’ai prévu d’écrire davantage sur ce sujet. À suivre donc pour une deuxième et sûrement une troisième partie. En attendant, n’hésitez pas à me faire part de vos impressions et remarques en commentaires.

Il est possible de prendre rendez-vous pour une consultation astrologique ici.

Aucun de mes articles n’est écrit à l’aide d’IAgen, et je m’oppose à ce qu’ils soient utilisés par des IAgen.

Sources et références sélectives

  • The So-Called Royal Stars of Persia, George A. Davis Jr.
  • A Dictionary of Modern Star Names, Paul Kunitzsch & Tim Smart
  • Astral Sciences in Mesopotamia, Hunger & Pingree
  • Zend-Avesta, ouvrage de Zoroastre, Abraham-Hyacinthe Anquetil-Duperron
  • Le Zend-Avesta, James Darmesteter
  • Histoire de l’astronomie ancienne, depuis son origine jusqu’à l’établissement de l’École d’Alexandrie, Jean Sylvain Bailly
  • Origines de tous les cultes, Charles-François Dupuis
  • Astronomie Populaire, Camille Flammarion
  • Brady’s Book of Fixed Stars, Bernadette Brady
  • Star and Planet Combinations, Bernadette Brady
  • Secrets of the Ancient Skies, Diana K. Rosenberg
  1. Ma traduction d’une citation in A Note on Star Names — Especially Arabic — and Their Literature, Paul Kunitzsch, à lire ici. ↩︎
  2. Ma traduction d’une citation de Gary D. Thompson, à lire ici. ↩︎

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