Lors de la publication de mon article sur les astéroïdes dans le thème natal, quelqu’un a commenté avec une remarque très intéressante sur les astéroïdes vues comme « féminines ». J’avais un certain nombre de choses à dire à ce sujet, et j’ai décidé d’y consacrer un article.
Le fait de mettre en avant des corps célestes au-delà des planètes du septénaire (La Lune, Mercure, Vénus, le Soleil, Mars, Jupiter et Saturne) n’est pas nouveau, même si c’est un phénomène somme toute récent à l’échelle de l’histoire de l’astrologie, évidemment. La découverte d’Uranus, Neptune et Pluton a marqué un tournant pour les astrologues. Peu de gens savent que l’astéroïde déesse Cérès a été découverte plus de quarante ans avant Neptune, en 1801 ! Pourtant, c’est à Uranus que des astrologues modernes assignent (en majorité) la régence d’un signe, et pas à Cérès. Certain·es astrologues, a priori plutôt minoritaires, confient à Cérès la régence de la Vierge, mais cela reste relativement anecdotique, surtout comparé à la popularité des maîtrises modernes concernant Uranus, Neptune et Pluton.
Plusieurs collègues ont pointé le sexisme inhérent à cette négligence : les astres utilisés en astrologie sont majoritairement associés à des divinités vues comme masculines, laissant seulement la Lune et Vénus côté féminin, tandis que les astéroïdes déesses sont sous-estimées. Certain·es recommandent de mettre davantage en avant les astres vus comme féminins, avant d’équilibrer les choses et pour aspirer à une certaine parité. Ainsi, on assiste à une popularisation d’Eris, de Lilith, entre autres.
Personnellement, je m’intéresse aux astéroïdes pour ce qu’elles sont sans pour autant vouloir leur assigner une maîtrise. Je m’en tiens, comme je l’ai déjà expliqué auparavant, aux régences traditionnelles. Il me semble important de bien comprendre un système avant de prétendre le réformer, et je n’ai pas l’impression que les planètes du septénaire soient toujours bien comprises par les astrologues prenant une approche moderne sans avoir étudié les traditions plus anciennes. J’apprécie de prioriser les astres visibles à l’œil nu dans ma pratique, même si je n’y cantonne pas strictement. Bien que je sois évidemment préoccupé par les enjeux de parité et plus généralement le respect des personnes minorisées et notamment les femmes, je ne vois pas ces enjeux, dans le cadre de l’astrologie, comme reposant sur le fait d’introduire davantage d’astres « féminins », et il y a plusieurs raisons à cela.
Tout d’abord, il me semble assez absurde de penser que les sphères célestes sont cantonnées à nos idées humaines contemporaines de ce qu’est le genre ou le sexe. Les astres sont bien au-delà de ce genre de considérations : on parle de feu primordial qui brûle à travers pas juste des millénaires mais des millions d’années. J’ai écrit précédemment sur la distinction entre signes du zodiaque « féminins » ou « masculins » et pourquoi je ne l’utilisais pas, bien qu’elle soit omniprésente dans les doctrines traditionnelles. Ce n’est pas par traditionalisme de principe que je priorise les planètes du septénaire et les étoiles fixes, mais parce que les considérer au prisme de nos interprétations genrées n’est pas la seule possibilité.
Pour rappel, voici un extrait de l’article mentionné ci-dessus, au sujet de cette distinction « masculin » vs « féminin » dans les signes du zodiaque :
Ma collègue m’a demandé, grosso modo, comment je pensais que cette binarité « féminin » / « masculin » dans les signes du zodiaque pouvait être abordée en rendant le propos inclusif. Les signes du zodiaque sont en effet catégorisés d’une variété de manières : par élément ou triplicité (Feu, Terre, Air, Eau), par quadruplicité (cardinal, fixe, mutable), et enfin, par « genre » : féminin ou masculin.
Lorsque l’on demande des explications sur ce « genre » , certain·es prétendent qu’il ne s’agit pas de genre comme on l’entend pour décrire hommes et femmes, mais que c’est une « énergie » et ce qui est généralement mis en avant est une qualité active d’une part, passive ou réceptive d’autre part. À l’évidence, utiliser un vocabulaire genré pour transmettre ce concept renforce des stéréotypes essentialistes extrêmement misogynes : l’idée selon laquelle une femme est forcément passive et réceptive plutôt qu’orientée vers l’action. Je ne souscris bien sûr pas à ces poncifs, donc je ne vois strictement aucun intérêt à utiliser « féminin » et « masculin » pour décrire les signes du zodiaque.
Plutôt qu’utiliser des termes si genrés, je favorise « diurne » et « nocturne » , ce qui me semble bien plus parlant. […]
https://azurastrologue.fr/2023/01/24/masculin-feminin-astrologie/
Je ne suis pas intéressé par une approche essentialiste du genre, selon laquelle il y a une énergie féminine et une énergie masculine inhérente à l’individu, purement biologique. Il ne s’agit pas ici de nier l’effet des hormones ou les différences en termes d’organes : ce n’est pas la question. Les catégorisations genrées que l’on fait de ces différences biologiques entre les individus, et les rapports de pouvoir qui en découlent, ne sont pas naturels au sens d’inévitables, mais quelque chose qui est entretenu idéologiquement.
Mon expérience des esprits stellaires est que leur manière de se présenter est variable et bien plus subversive des normes genrées humaines que beaucoup de personnes ne semblent s’y attendre. Pourtant, on dispose d’indices nombreux dans ce sens en ce qui concerne la théurgie. La Lune est souvent considérée comme ayant une affinité particulière à ce que l’on appelle aujourd’hui la non-binarité, et des allusions à cela se trouvent dans l’hymne Orphique à Séléné. Certaines divinités liées à Vénus, ou avatars de Vénus, dérogent ouvertement à certaines normes genrées, comme Vénus Barbata, et Inanna est présentée comme ayant le pouvoir de changer le genre de quelqu’un. Pourtant, la Lune et Vénus sont souvent représentées comme des femmes blanches, minces, dans les normes de beauté cis et hétérosexuelles, et mises en avant dans des démarches New Age essentialisantes qui encouragent les femmes à s’empouvoirer en s’identifiant à 200% leurs organes sexuels. Bon, il ne me semble pas que l’empouvoirement doive nécessairement passer par le culte des vulves, et heureusement, parce que les personnes trans existent et que tout le monde ne souhaite pas faire une opération génitale. Les problèmes du patriarcat ne seront pas résolus avec des perspectives essentialistes qui prétendent que les femmes seraient supérieures aux hommes parce qu’elles ont un vagin : c’est le revers de la pièce selon laquelle elles seraient inférieures pour la même raison, et c’est dans tous les cas une fumisterie. Faire un raccourci « femme = vulve » est dangereux pour les femmes. J’ai traité de ce sujet plus longuement, avec des recommandations de ressources, dans un article sur les transidentités en astrologie.
Pour en revenir aux différents astres et les genres qui leur sont attribués, il ne s’agit pas juste de la Lune et Vénus qui pourraient déroger à ce qui leur est couramment attribué. Mercure est évidemment souvent considérée comme fluide. Saturne a un statut ambigu, parfois considérée comme féminine, parfois comme masculine, dans une variété de traditions. J’ai lu des textes sur Mars en Cancer genrés au féminin, sans pour autant prétendre que Mars soit essentiellement féminine. Je pense que laisser les astres du septénaire dans des carcans nettement genrés, alors que chacune a une grande variété d’expressions, est dommageable à leur compréhension dans le cadre de l’astrologie. En ce qui concerne les étoiles fixes, même constat.
Les astéroïdes, de mon point de vue, sont une addition fascinante au canon des traditions astrologiques plus anciennes, et je suis très intéressé par les informations qu’elles peuvent fournir, bien qu’elles ne soient pas ma priorité au même titre que les astres du septénaire ou les étoiles fixes. Un certain nombre de techniques que j’utilise couramment, comme les régences des maisons, les profections annuelles et mensuelles et la libération zodiacale, reposent sur les maîtrises dites traditionnelles et n’incluent pas le rôle d’astéroïdes quelles qu’elles soient.
Je n’estime pas avoir besoin des astéroïdes pour porter un regard queer sur l’astrologie : je suis une personne queer, mes perspectives sont informées par mon vécu et des convictions anti-patriarcales. Je pense que localiser la « solution » à un regard astrologique patriarcal dans de nouveaux astres est illusoire, voire un problème, car cela sous-entend qu’il y a besoin d’amener quelque chose de nouveau et que les perspectives alternatives n’ont pas déjà leur place de manière inhérente dans le système existant.
Pour prendre un exemple concret où il est question de maisons et non d’astres, la maison 6, en astrologie antique dite hellénistique, est considérée comme une « mauvaise » maison, associée aux maladies, au labeur, aux serviteur·es et esclaves. Évidemment, à l’heure actuelle, alors que les astrologues ne sont plus seulement des personnes faisant partie d’une classe ultra-privilégiée et cherchant à dominer, les perspectives sur la maison 6 sont enrichies. On y voit aussi les luttes face aux rapports de pouvoir, le syndicalisme, l’activisme abolitionniste, entre autres. La réponse aux premières considérations dont on hérite sur la maison 6 ne serait pas d’inventer une nouvelle maison ou de rejeter complètement les significations initiales, mais bien de prendre un autre point de vue, d’adopter une perspective marginalisée pour voir comment elle informe ce lieu de la nativité.
Quels que soient les choix que l’on fait en tant qu’astrologue pour adopter une approche plus libératrice et empouvoirante pour les personnes marginalisées, il me semble vraiment important de faire ces choix de manière qui ne soit pas en surface, mais qui examine les fondements des traditions et conventions dont on hérite, en astrologie comme ailleurs. Je suis évidemment en faveur de davantage de recherches astrologiques sur des sujets longtemps délaissés et considérés comme « féminins », et les astéroïdes en font partie : mais je pense qu’il faut faire preuve de lucidité et avoir en tête que les problèmes liés au patriarcat dans l’analyse astrologique ne vont pas disparaître de ce fait juste parce que l’on rajoute des choses : il y a quelque chose de plus large à tacler.
J’invite par ailleurs chacun·e au discernement quant aux approches New Age qui profitent de la fragilisation des personnes minorisées pour leur vendre du rêve essentialisant avec du « féminin sacré », « masculin sacré ». Outre les considérations que j’ai évoquées dans cet article et d’autres vis-à-vis des droits fondamentaux qui sont menacés par des idéologies essentialistes (ça ne se finit jamais bien quand on réduit les personnes à leurs organes génitaux…), il se trouve qu’à l’heure actuelle de nombreuses personnes tablent sur le « féminin sacré » pour exploiter les fragilités d’autrui et mettre en place des systèmes de Ponzi. « Pour 8888 euros, apprend à délivrer ton yoni et manifester l’abondance grâce à ton pouvoir féminin et mes hautes vibrations… » Tristement, je caricature à peine. Quant au « masculin sacré », on trouve aussi des mouvements masculinistes sectaires qui s’en réclament.
Vous l’aurez compris, bien que les astéroïdes de toute sorte m’intéressent, je ne crois pas que les exalter au nom du « féminin sacré » soit avisé pour qui que ce soit. Comme toujours, vos remarques, recommandations et critiques constructives sont les bienvenues en commentaires. J’espère que cet article aura pu fournir des pistes de réflexion intéressantes, et expliciter mon point de vue sur ce sujet !
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Merci pour cet article
J’ai beaucoup écrit sur les quatre Déesses et pas que sur beaucoup d’autres astéroïdes féminins
https://lunesoleil23.wordpress.com/les-quatre-deesses/
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Comme Éris , la déesse qui déclencha la guerre de Troie
https://lunesoleil23.wordpress.com/la-deesse-eris/
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Bonjour, oui votre article me fait plaisir à lire cependant après 30 ans de discussion avec mon époux sur le sujet, et alors que j étais septique sur la discipline, après qqs années d apprentissage, avec d’autres connaissances, nous constatons que les astrologues d aujourd’hui s arrêtent au féminin masculin, sans penser au polarités + – et NEUTRE ; sans penser à Mercure, l un des trois piliers alchimique neutre, sans penser qu aux stades de mutation il y a fluidité transformation …
Je m’exprime assez mal dans ce très court commentaire, aussi j’espère que vous comprendrez mon approche. Bonne vie. Agnès LM
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Bonjour Agnès, merci pour votre commentaire ! Je me réjouis que l’article vous ait fait plaisir à lire, et c’est très chouette pour moi d’avoir ce retour dessus. Bonne continuation à vous !
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Un grand merci pour cet article détaillé et documenté !
Je n’ai pas l’habitude que l’on parle de l’Aphrodite barbue hors d’un champ très restreint, exemple que je trouve pourtant si intéressant pour réinterpréter la question du genre en Grèce Antique, tout comme l’Arès féminisé à Argos.
Je découvre votre travail par la voie des astéroïdes, et j’en suis très heureuse. Je vais le suivre avec beaucoup d’intérêt !
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Merci beaucoup pour votre retour !
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