Dans un contexte où l’on est encouragé à tout faire vite, à poster sur les réseaux sociaux très régulièrement et à fournir du contenu accrocheur, on voit souvent des personnes astrologiser une variété de thématiques – qu’il s’agisse de tweets spontanés, de posts Instagram plus poussés ou d’articles. Internet permet à une plus grande diversité de personnes de s’exprimer et d’accéder à une forme de légitimité en tant qu’astrologues, sans forcément avoir écrit un livre ou faire partie d’une association renommée, et je trouve que c’est une bonne chose ! J’aimerais toutefois traiter de certains problèmes qui peuvent émerger dans ce contexte, d’où le titre de cet article : astrologiser ou ne pas astrologiser ?
Ici, j’entends par « astrologiser » le fait d’appliquer une grille de lecture astrologique, de lire un évènement, une situation, une personne au prisme de l’astrologie ; dans le contexte de cet article, plutôt de manière publique. Il me semble évident que la plupart des personnes passionnées d’astrologie vont astrologiser tout et n’importe quoi en leur for intérieur, et du moment que ça n’affecte pas négativement leur vie et leurs relations, je n’y vois aucun problème ! Ce qui me questionne est la manière dont on partage publiquement des réflexions astrologiques.
Y a-t-il des sujets hors limites ? Tout comme on se pose parfois la question « Peut-on rire de tout ? », peut-on tout astrologiser ? Dans l’absolu, oui ; la question à mon sens serait plutôt : est-ce avisé ? Selon les priorités éthiques que l’on se fixe, pourquoi tout astrologiser, et comment ?
J’ai déjà eu des discussions animées avec des collègues autour de ces sujets. Je me souviens notamment d’une fois où, suite au témoignage d’une actrice célèbre sur des violences conjugales subies, quelqu’un avait posté immédiatement une analyse du thème natal de la personne ayant commis les violences, en commentant que tel et tel aspect pouvait se prêter à ce type de conduites abusives. C’est précisément dans ce genre de situations qu’il me semble crucial de savoir situer quand il est bon de se taire. Je m’explique : à qui sert cette analyse ? Qui aide-t-elle ? Et qui est-ce qu’elle n’aide pas, voire qui est-ce qu’elle risque d’enfoncer ?
Je me permets de souligner que les personnes ayant survécu à des violences conjugales ne seront guère aidées par un commentaire sur les aspects Mars-Pluton d’un agresseur, au moment où une survivante prend courageusement la parole. Si l’on tient à commenter ce fait d’actualité avec un point de vue astrologique, pourquoi ne pas plutôt se pencher sur la législation et les transits qui l’ont accompagnée ? Les placements natals de la survivante qui peuvent se prêter à la prise de parole publique pour des enjeux collectifs, autour d’un enjeu personnel et difficile ?
Si j’encourage dans une direction plutôt qu’une autre, ce n’est pas pour rien. Je peux aisément imaginer la manière dont le commentaire du thème natal d’un agresseur peut mettre davantage en difficulté les personnes ayant vécu des violences. Tout d’abord, il est tout à fait possible d’avoir les mêmes signatures natales pointées chez l’agresseur, en tant que personne victime de violence ! Auquel cas cela peut renforcer la culpabilité, l’impression d’avoir soi-même un problème, d’être responsable des abus vécus.
Même si ce n’est pas le cas, un autre phénomène détrimental peut se présenter, et ce pour toute personne rencontrant cette analyse, qu’elle ait vécu des violences précédemment ou non : l’idée que l’on doit être capable de « repérer » une personne abusive en fonction de son thème natal. Ainsi, ayant lu que Trucmuche abusif avait un aspect Mars-Pluton natalement, on devrait dorénavant se méfier si l’on rencontre quelqu’un qui a un aspect similaire. C’est évidemment bien trop simpliste, et je pense que la plupart des gens ont le discernement de ne pas faire de tels raccourcis, mais je pense aussi que ce genre d’idées peut se faire insidieuse, surtout avec l’anxiété liée au trauma. Le moins on donne du grain à moudre à ce genre de vision manichéenne, le mieux nous nous portons.
Il y aussi eu des polémiques récurrentes parmi des collègues autour du fait d’astrologiser le décès de quelqu’un. Il semble y avoir un consensus selon lequel il est déplacé de commenter le thème natal de quelqu’un qui vient tout juste de mourir. Je n’en fais pas une règle absolue dans la mesure où je n’ai pas vraiment de problème à commenter le thème natal de quelqu’un dont la mort est célébrée à cause de ses exactions. Tout comme je n’irais certainement pas réprimander quelqu’un qui danse sur la tombe de son dictateur, je ne vais pas reprocher à un·e collègue de commenter sa nativité. Toutefois, c’est ma propre position et sans doute que d’autres seront plus stricts, ce que je peux comprendre. La réserve générale semble plutôt s’appliquer en cas de décès accidentel d’une célébrité, par exemple ; lorsque tout le monde est sous le choc de la nouvelle et adressant son soutien à la famille, il ne semble pas approprié de sortir illico ses données de naissance en public pour les analyser. Je ne considère pas comme tabou la thématique de la mort en astrologie, de manière générale, mais là aussi, certaines questions se posent : dans quel but l’aborde-t-on, avec quelles précautions ?
En toutes circonstances, il me semble important d’éviter le sensationnalisme et de faire preuve de tact lorsqu’il s’agit de sujet qui peuvent être particulièrement re-traumatisants. Ce n’est pas parce que l’on peut astrologiser un sujet que l’on est forcément appelé·e à le faire.
Un autre problème est le manque de connaissances, ou la présence de biais détrimentaux à l’analyse. Astrologiser un sujet de société implique en premier lieu de connaître ce sujet de société. Ainsi, il me paraîtrait totalement hors-sol de faire de l’astrologie mondiale poussée alors que je n’ai pas l’expertise d’un·e historien·ne, d’un·e journaliste ou d’un·e diplomate. Je ne suis pas en mesure de saisir les nuances géopolitiques nécessaires pour produire une analyse astrologique à la hauteur, donc je préfère m’abstenir d’essayer d’écrire sur ce sujet en détail. Un·e collègue qui a fait des études en sciences politiques ou en droit international aurait certainement des apports plus pertinents, ou en tous cas un regard plus informé à bien des égards.
De ce point de vue là, on peut arguer que prétendre faire de l’astrologie « psychologique » sans formation sur la psychologie aucune est un peu douteux. Cependant, je pense que les formations officielles de psychologie n’ont pas le monopole sur la finesse humaine, et je suis tout à fait à même de croire (et même de constater !) qu’une personne qui n’a pas de diplôme en la matière peut faire preuve de sagesse et de discernement. L’appellation d’astrologie psychologique pourrait être questionnée en l’absence de psychologie en bonne et due forme, mais c’est un autre débat. Il revient à chacun·e, cependant, de s’assurer d’avoir suffisamment de savoir-faire pour ne pas nuire à sa clientèle en premier lieu. Une formation à la relation d’aide est souvent extrêmement utile de ce point de vue là.
D’autres sujets considérés comme particulièrement d’actualité sont parfois abordés par-dessus la jambe. Les enjeux LBGTQ+ et la neurodiversité en font partie. Il ne s’agit pas seulement d’être concerné·e directement ou pas, même si cela peut faire partie du problème en termes de biais ; même des personnes concernées peuvent dire des bêtises sur un sujet vaste et complexe. En l’occurrence, il est assez courant que des personnes qui viennent de se découvrir queers ou neurodivergentes se retrouvent à prendre la parole publiquement sur le sujet avec des bévues à la clé.Si en plus, des personnes qui ne sont pas directement concernées et qui n’y connaissent pas grand-chose s’y mettent, on va vraiment dans le mur…
Le plus souvent, ce que je trouve profondément dérangeant dans certaines analyses astrologiques de ces enjeux est la dépolitisation, l’essentialisation, l’individualisation à l’extrême. Ainsi, au lieu de souligner le caractère profondément contextuel, politique, collectif des enjeux queers, cela devient comme un trait de personnalité, quelque chose d’inhérent à la personne au même titre que sa taille ou sa myopie. Or ce qui est considéré comme hors-normes en termes de sexualité à une certaine période ne l’est pas à un autre, et cette grille de lecture présente donc des angles morts criants. Queer est la réappropriation d’une insulte, et le mouvement queer pourrait se définir à travers l’action, to queer, queeriser, c’est-à-dire remettre en question, amener l’étrangeté, amener la marge au centre. Je ne prétends pas avancer ici que l’orientation sexuelle soit un choix, mais bien que la notion même d’orientation sexuelle comme un facteur de marginalité ou même une spécificité particulière, témoigne de certaines structures sociales normatives.
Ainsi, aborder les thématiques des rapports de pouvoir, des dynamiques d’oppression et des situations de marginalisation avec une approche strictement psychologisante et individualiste présente inévitablement des problèmes du fait des angles morts, qui peuvent se révéler culpabilisants et généralement nocifs. Contextualiser est crucial !
Dans le cas de la neurodivergence, il est assez courant d’approcher ce sujet avec une vision de la différence comme un fait individuel, quand ce n’est pas vu comme une déficience. Avoir accès à des informations sur le modèle social du handicap peut grandement aider de ce point de vue là. Il me semble important d’avoir cela en tête lorsque l’on souhaite étudier l’astrologie de la neurodiversité. Je trouverais aussi plus intéressant, à titre personnel, d’étudier l’astrologie des évènements importants autour de ces sujets, plutôt qu’un échantillon négligeable de nativités – là aussi, pour des raisons d’enjeux collectifs. Quelle que soit la manière dont on décide de procéder, je pense vraiment important de centrer les revendications des personnes neurodivergentes, et de ne pas procéder à une dévalorisation ni à une fétichisation.
Astrologiser ne représente pas seulement une passion ou un certain regard posé sur le monde ; lorsque l’on décide de partager nos observations et nos interprétations, nous avons des responsabilités éthiques auprès du collectif. Je nous souhaite d’être à la hauteur de ces responsabilités.
J’espère que cet article aura pu fournir des pistes de réflexion intéressantes. Si vous avez des questions, des remarques ou des critiques constructives, elles sont les bienvenues en commentaires !
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