Les étoiles fixes sont, à l’heure où j’écris ces lignes, un domaine considéré comme une spécialisation de niche pour les astrologues, a fortiori les astrologues francophones. Ayant discuté avec ma collègue Pola Von Grüt qui s’intéresse aussi beaucoup aux étoiles fixes, nous constatons qu’il y a de nombreuses idées reçues à ce sujet, et je souhaitais prendre le temps de démonter quelques préjugés ici.
« Les étoiles fixes sont trop lointaines pour avoir une influence sur nous »
On peut parfois entendre l’idée selon laquelle les étoiles fixes n’auraient pas d’influence sur un thème natal, car elles sont trop lointaines physiquement. Ce préjugé me paraît dangereusement simpliste, et incohérent lorsque l’on considère l’astrologie telle qu’elle est pratiquée de facto ! Tout d’abord, tout le monde ne conceptualise pas l’astrologie comme l’interprétation d’une influence physique sur nous. On peut aujourd’hui affirmer, avec les connaissances scientifiques à notre disposition, que l’on ne pourrait pas vivre sans le Soleil, et que la Lune régule les marées. Pourtant, on reconnaît un rôle important à Saturne dans le cadre de l’astrologie, une planète pourtant lointaine de nous physiquement. Bien sûr, à la vitesse de la lumière, il ne faut qu’un peu plus de 4h pour atteindre Neptune, tandis que l’étoile fixe la plus proche de nous est à plus de 4h années-lumière. La différence est donc en effet notable, mais où place-t-on le curseur ? N’est-il pas un peu arbitraire de considérer que la distance détermine l’importance ? Si l’on se réfère à la distance physique pour déterminer l’importance des astres dans le cadre de l’astrologie, alors on devrait considérer la Lune comme la plus importante, et accorder à Saturne une moindre importance (sans même parler d’Uranus, Neptune et Pluton). Ce n’est pourtant pas le cas : n’importe quel·le astrologue un tant soit peu compétent·e sait bien qu’il serait impensable de sous-estimer le rôle de Saturne.
Conceptualiser l’astrologie au prisme d’une influence physique nous amène très vite à buter sur les limites de cette vision. Comment expliquer alors que l’astrologie horaire fonctionne, alors qu’il s’agit de poser une question, puis d’interpréter le thème du moment pour y répondre ? Le dédain souvent réservé à l’astrologie pousse parfois les astrologues à chercher à légitimer l’astrologie comme une science dure incomprise. Mais l’astrologie est en fait bien plus complexe que cela, et bien plus étrange. C’est une forme de divination qui est en interaction avec les astres. On ne peut pas chercher à la cantonner à une vision scientifique occidentale, qu’elle précède et qu’elle dépasse de loin. C’est se tirer une balle dans le pied en tant qu’astrologues que de prétendre que l’astrologie ne repose que sur des influences physiques que l’on n’aurait pas tout à fait les outils pour prouver : ça ne montre qu’un manque de rigueur phénoménologique.
Les étoiles fixes, lointaines ou non, peuvent être d’une pertinence extrême dans le cadre de l’astrologie. Et en fait, elles le sont parfois avec d’autant plus de force qu’elles sont lointaines, selon les traditions antiques dont certaines ont encore leur place à l’heure actuelle ; voyons plutôt l’idée reçue suivante, qui est liée à cette thématique.
« Les étoiles fixes ne font pas partie de la tradition astrologique occidentale »
Cette affirmation démontre aussi une ignorance notable en ce qui concerne l’astrologie et son histoire. Il n’existe pas de tradition occidentale unifiée, et on pourrait même aller jusqu’à dire qu’il n’existe pas vraiment de tradition occidentale. L’astrologie soi-disant occidentale est un patchwork de traditions héritées de la Mésopotamie, l’Égypte, la Grèce, entre autres. L’astrologie horoscopique telle qu’elle est pratiquée en majorité dans ce qu’on appelle l’Occident provient de ce mélange de traditions, qui s’est formalisé sous la forme de l’astrologie antique dite hellénistique. Avant que certains textes ne nous parviennent, ils sont passés par la tradition islamique médiévale et y ont été enrichis et étoffés. Même si l’on se cantonne à une approche plus ou moins moderne, avec prise de distance d’une approche explicitement divinatoire pour aller vers quelque chose de plus descriptif de la personnalité, cette approche a été informée par des notions Védiques tronquées, comme l’amalgame entre signes et maisons.
Il n’y a pas de tradition occidentale unifiée en ce qui concerne l’astrologie en occident, ce qui signifie qu’étudier l’astrologie est un travail de reconstruction et de tri. On ne peut pas étudier et appliquer absolument toutes les approches et toutes les branches, et faire des choix s’impose. Ne pas étudier les étoiles fixes est un choix, mais un choix qui n’est pas légitimé par leur soi-disant absence d’une tradition occidentale imaginaire. Le prétendre illustre une ignorance de l’histoire de l’astrologie.
Maintenant, en ce qui concerne les traditions dont hérite l’occident, notamment l’astrologie antique dite hellénistique mais aussi l’astrologie médiévale, les étoiles fixes y ont leur place, et dire le contraire est, là encore, une preuve de méconnaissance. Ainsi, Manilius, astrologue du 1er siècle à qui l’on doit un manuel d’astrologie poétique, consacre de nombreux vers aux constellations, non seulement les constellations qui ont inspiré les signes du zodiaque, mais aussi celles du reste du ciel. Et ses délinéations sont d’ailleurs toujours d’une justesse stupéfiante : pour en savoir davantage, je vous renvoie à mes autres articles sur les étoiles fixes. Les traditions de magie astrologique médiévale talismanique sont riches en recommandations en ce qui concerne les étoiles fixes et les constellations pour confectionner des talismans, un témoignage de leur importance mais aussi de leur capacité à influencer, si elles sont invoquées pour cela.
Même sans prendre en compte l’étude des étoiles en parans, ou projetées sur l’écliptique comme le font les traditions talismaniques que j’évoque, les étoiles fixes sont présentes dans la fondation de l’astrologie que l’on pratique aujourd’hui… Tout simplement car elles sont à l’origine des signes du zodiaque. Les signes du zodiaque sont en effet un découpage symbolique du ciel en douze portions de 30° sur le chemin du Soleil, l’écliptique. Ces douze portions idéalisées comme égales, ne collent pas exactement aux constellations : certaines sont bien plus grandes que d’autres. Mais il y a bel et bien ces constellations sur le chemin du Soleil, et les signes du zodiaque ne sortent donc pas de nulle part, mais bien de l’arrangement des étoiles fixes sur le chemin du Soleil.
Bien sûr, on peut argumenter que les étoiles fixes et le zodiaque ne sont plus vraiment liées à l’heure actuelle en ce qui concerne le zodiaque tropical, du fait de la précession (ce qui n’est pas le cas pour le zodiaque sidéral qui, comme son nom l’indique, prend ses marques en fonction des étoiles). Mais je trouve tout de même culotté de prétendre que les étoiles fixes seraient absentes d’une tradition alors qu’elles en sont l’origine même.
« Les étoiles fixes c’est des contes de fées à la Disney »
Il semblerait que certaines personnes aient des préjugés sur les mythes qui entourent les constellations. Le terme de « conte de fées » est couramment associé à un récit rêveur voire naïf, dans tous les cas pas très concret. Malheureusement, c’est là encore une idée reçue extrêmement ignorante. Les mythes autour des constellations sont d’une diversité remarquable, même si l’on devait se cantonner aux récits gréco-romains qui les entourent (et il en existe beaucoup d’autres !). Ces mythes n’ont rien de naïf ou de simpliste, si on a la bonne foi de les approcher avec rigueur et une certaine ouverture d’esprit. Bien sûr, il n’est pas aussi simple de faire des délinéations par mots-clés, faciles à vendre, avec les constellations. Pour autant, prétendre que les étoiles fixes n’ont rien à raconter sur nos vies et nos préoccupations est absurde, et en directe contradiction avec toutes mes expériences en tant qu’astrologue spécialisé dans les étoiles fixes. En effet, au contraire, j’ai encore et encore eu des retours de la part de client·es, lors de consultations, sur le fait que les étoiles fixes leur semblaient encore plus éloquentes que tout le reste pour décrire leurs expériences. J’ai moi-même souvent été soufflé de voir à quel point une délinéation élaborée à l’aide des étoiles fixes pouvait être littérale, et par ailleurs décrire avec nuance et poésie des thématiques importantes dans une nativité. À l’heure actuelle, il m’est tout simplement impensable de travailler sans les étoiles fixes, surtout lorsqu’il s’agit d’enjeux vocationnels, de préoccupations au cœur de la vie de la personne, de ce qui est le plus viscéralement vécu.
« Les étoiles fixes sont toutes interprétées comme des catastrophes »
Une autre idée reçue, pour laquelle j’ai nettement plus d’indulgence, se pose à l’autre extrême de celle qui précède : il s’agit de penser que les étoiles fixes sont interprétées comme des catastrophes, des évènements tragiques et sanglants, systématiquement. Ce n’est bien évidemment pas le cas ! Mais comme il existe très peu de ressources francophones autour des étoiles fixes, et très peu de ressources facilement accessibles tout court, et que bon nombre de ces ressources sont effectivement plutôt extrêmes, je peux comprendre ce préjugé plus facilement que d’autres. Il me semble qu’il y a là moins de malhonnêteté intellectuelle et/ou d’ignorance !
Les textes antiques sont souvent extrêmes dans leurs délinéations, en mettant une couche pour que l’on comprenne bien la dynamique décrite, et donnant des exemples très tranchés. Et ainsi, on trouve des délinéations autour de certains placements telles que « Il mourra dévoré par des chiens sauvages », « Il deviendra aveugle », etc. Ces délinéations sont loin d’être exclusives aux étoiles fixes ! Beaucoup d’auteurs antiques ont des propos très durs dans la majorité de leurs délinéations. Ce n’est pas à prendre à la lettre et à appliquer dogmatiquement ; mais cela ne veut pas dire non plus qu’il n’y a rien de valeur dans leurs descriptions. Travailler avec des notions anciennes requiert toujours de prendre du recul, contextualiser, considérer l’approche dans son ensemble.
Si les textes hellénistiques, par exemple, décrivent beaucoup de conditions d’affliction pour les planètes, il y est aussi question de bonification et de mitigations des placements vus comme difficiles. C’est en étudiant les détails et l’ensemble d’un thème que l’on arrive à des conclusions sur ce qui peut être vécu de manière plus compliquée, et ce qui sera plus fluide. J’admets sans problème qu’il peut être difficile de trouver suffisamment de sources nuancées sur les étoiles fixes en français à l’heure actuelle. Cela ne signifie pas pour autant qu’il est impossible de pratiquer avec sans prédiction de mort tragique !
Les étoiles fixes sont chacune capables d’un ensemble de nuances remarquable, sans même parler de la variété entre les différentes constellations. Le ciel est vaste, et les expériences humaines sont si diverses, les délinéations autour des étoiles fixes le sont aussi. Il est possible de regrouper les étoiles par catégories thématiques, comme l’a fait Bernadette Brady, en distinguant par exemple les étoiles de mysticisme, des étoiles de bataille, des étoiles d’éminence, etc. Je n’ai aucun doute que les années passant, l’étude des étoiles fixes s’étoffant de plus belle, on pourra voir plus clairement la richesse de ce domaine.
« Les étoiles fixes sont trop nombreuses pour que l’on puisse les inclure dans une analyse de thème »
La dernière idée reçue que je souhaitais aborder est celle selon laquelle de toute façon, se préoccuper des étoiles fixes serait futile puisqu’il y en a trop pour que l’on puisse les inclure de manière cohérente dans l’analyse d’un thème. Il est important ici de comprendre quelques points techniques sur les différentes méthodes que l’on peut prendre pour étudier les étoiles fixes.
Tout d’abord, il n’est pas question d’examiner le rôle de chacune des étoiles fixes du ciel dans la nativité : ce serait en effet vertigineux et confus. Généralement, lorsque l’on étudie via les degrés projetés sur le chemin du Soleil, on regarde quelles planètes et autres placements importants du thème sont conjoints au degré d’une étoile fixe. Par exemple, quelqu’un qui a le Soleil à 13° Cancer présente une conjonction à l’étoile fixe la plus brillante du ciel, Sirius. Mais pour d’autres personnes qui n’ont rien en orbe de Sirius, cette étoile ne sera pas forcément pertinente à prendre en compte natalement ! On n’approche pas les étoiles fixes comme les planètes du septénaire, qui sont importantes pour absolument tout le monde. Cependant, chaque thème aura des liens significatifs aux étoiles fixes, et ce même s’il n’y a pas de conjonction à un degré dans le zodiaque.
En effet, il existe d’autres méthodes pour travailler avec les étoiles fixes, notamment ce que l’on appelle les parans. J’utilise personnellement la méthode de Bernadette Brady pour les parans. J’y ai déjà consacré plusieurs articles si vous voulez en savoir plus. Bernadette Brady a étudié en détail un peu plus d’une soixantaine d’étoiles ; une nativité donnée aura peut-être un lien notable avec une douzaine de ces étoiles, en moyenne. Il est indéniable que travailler avec les étoiles élargit le champ d’étude considérablement, et que cela peut être intimidant au début. Cependant, une fois que l’on a pu développer une familiarité suffisante avec la soixantaine d’étoiles en question, l’analyse devient plus fluide. Il n’est pas non plus nécessaire de faire dès le début une analyse approfondie de chacune des étoiles en paran pour aborder une nativité. Comme pour tout le reste, on peut cibler en fonction des préoccupations du moment, des activations temporelles, etc.
Je comprends aisément que des collègues n’aient pas envie de se plonger dans un domaine aussi vaste, où l’on peut avoir l’impression de partir de zéro. Tout le monde ne s’y sent pas appelé·e. Personnellement, cela m’enthousiasme au-delà des mots de savoir que je n’aurai jamais fini d’apprendre, et j’apprécie d’étudier avec des étoiles en-dehors de la soixantaine abordée par Bernadette Brady. Ces recherches m’émerveillent et renouvellent continuellement ma passion pour l’astrologie. C’est tout à fait légitime d’avoir une approche différente, mais il est important de ne pas prétendre qu’il est impossible de faire autrement et d’inclure les étoiles fixes dans ses analyses.
J’espère que cet article aura pu clarifier quelques incompréhensions autour des étoiles fixes. Si le sujet vous intéresse, je vous encourage à explorer le tag étoiles fixes. J’écris aussi à ce sujet sur Patreon. Enfin, Pola Von Grüt parle aussi régulièrement des étoiles fixes, notamment via Instagram, je vous encourage à la suivre sur cette plateforme ! Je prépare un article au sujet de son Oracle des Constellations pour bientôt.
Sources et références sélectives
- Star and Planet Combinations, Bernadette Brady
- Brady’s Book of Fixed Stars, Bernadette Brady
- Hellenistic Astrology: The Study of Fate and Fortune, Chris Brennan
- Ancient Astrology in Theory and Practice, Demetra George
- Astronomica, Manilius
- A Tiny Universe, Joy Usher
- The Moment of Astrology, Geoffrey Cornelius
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