Suivre ou non les traditions astrologiques

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J’ai l’impression qu’il peut y avoir des réticences à intégrer les doctrines des dignités essentielles parmi des personnes qui commencent à s’intéresser à l’astrologie, mais aussi chez certaines personnes qui sont astrologues.

Pour en donner une définition très brève, les dignités essentielles sont des conditions dans lesquelles les planètes peuvent se trouver dans les signes du zodiaque, et notamment, le fait d’être en domicile, en exaltation, en exil ou en chute. Les dignités, que l’on appelle aussi maîtrises parfois, sont un élément vraiment clé de l’histoire de l’astrologie. J’ai écrit précédemment sur différents types de dignités essentielles.

Il me semble que les réticences à utiliser ces doctrines des dignités essentielles sont en partie dues à des incompréhensions sur les manières dont il est possible d’appliquer ces doctrines, qui sont très anciennes.

Les dignités et difficultés des planètes, le fait qu’elles soient en domicile ou en exil par exemple, ne représente pas une valeur morale. Avoir Jupiter en Sagittaire, planète en domicile, ne signifie pas qu’on est une « bonne personne » et avoir Mars en Cancer, planète en chute, ne fait pas une « mauvaise personne » .

D’ailleurs, à titre personnel je pense que vouloir catégoriser les êtres vivants, avec toutes leurs complexités, en « bon » ou « mauvais » est vraiment dommage. J’ai tendance à fuir une logique manichéenne de ce type, parce qu’il me semble que ça ne fait qu’aplatir la réalité et ses nuances.

Pour en revenir aux planètes et aux dignités, une planète dignifiée (donc, par exemple, une planète en domicile ou en exaltation) a du pouvoir. Je pense qu’on peut convenir que le pouvoir n’est pas conditionné à une valeur morale ou éthique. Un rapide coup d’œil aux dirigeant·es politiques rend cela évident. On accède pas forcément au pouvoir par l’effet de sa vertu, de sa rigueur éthique, ou de son dur travail.

(D’ailleurs, je pense que c’est aussi bien illustré dans le constat qu’on fait encore et encore à l’ère numérique dans divers domaines : les personnes les plus visibles, ayant le plus d’abonné·es Instagram ou Twitter ou autre, ne sont pas forcément les plus qualifié·es dans leur domaine. Il peut s’agir davantage de compétences en marketing et d’aptitudes à la popularité, que de compétences exceptionnelles ou même standard sur le domaine spécifique dont il est question. Cela étant dit, la visibilité et le pouvoir ne vont pas forcément ensemble, donc cet exemple a ses limites comparé à celui de chef·fes d’état ou d’entreprise millionnaires.)

Mon estimée collègue Jenn Zahrt souligne que les planètes en difficulté (en exil ou en chute, par exemple) développent de la créativité. André Gide a dit que l’art était toujours le résultat d’une contrainte ; même si on ne veut pas aller jusque là, je pense que les artistes admettront que se fixer un thème, choisir un certain matériel précis, recevoir une consigne, suivre un challenge, peut être stimulant pour la créativité. Je ne veux pas appuyer sur le stéréotype de l’artiste torturé·e qui a besoin de souffrir pour créer parce que je pense que présenter cela comme la seule possibilité est dommageable (particulièrement pour les artistes en situation de handicap), mais simplement que parfois, les limites permettent de développer des compétences que l’on aurait pas acquises sans.

Les planètes qui doivent opérer hors de leurs repères préférés, en exil ou en chute, peuvent indiquer une certaine débrouillardise, une approche à rebrousse-chemin des normes. Le savoir-faire original peut découler d’une situation de marginalisation ou de manque de ressources.

Jenn Zahrt donnait l’exemple de Vénus en Bélier comme une étudiante en échange à l’étranger qui a perdu ses affaires, ne parle pas la langue locale, et doit retourner chez elle. Forcément, dans cette situation il y aurait besoin de faire preuve de ressource et d’ingéniosité. Ça peut être une situation stressante, éprouvante – mais Jenn Zahrt souligne aussi que ça fait une histoire à raconter à la fin ! J’ai trouvé cet exemple assez chouette et éloquent.

Mon approche des doctrines anciennes que j’étudie (à l’heure actuelle principalement antiques et médiévales), n’est pas d’épouser sans aucune réserve la vision du monde présentée par les auteurs — et d’ailleurs, cette remarque est aussi valable pour mes enseignant·es contemporain·es ! S’intéresser à un héritage, et souhaiter lui faire justice, ne signifie pas rejeter toute évolution.

Cependant, j’ai énormément d’appréciation pour les informations auxquelles nous avons accès aujourd’hui qui sont le fruit de travaux assidus sur des générations et des générations. Je trouve ça incroyable de pouvoir lire les observations de personnes qui ont écrit il y a 2000 ans. A fortiori lorsque pour ces personnes, à l’époque, étudier l’astrologie représentait tellement d’efforts et de sacrifices qui ne sont pas vraiment un sujet aujourd’hui. Historiquement, être astrologue signifiait énormément d’astronomie et de mathématiques, parfois des voyages dangereux pour trouver un·e enseignant·e… Des familles entières se sont dévouées, génération après génération, à observer le ciel sur des centaines d’années pour constituer une archive d’informations astronomiques et astrologiques.

Aujourd’hui, on peut prendre pour acquis ce travail de compilation, notamment parce qu’il y a énormément de choses que l’on délègue à des ordinateurs et autres merveilles technologiques. Je suis immensément reconnaissant de ne pas avoir besoin de faire de trigonométrie avancée pour calculer la position des étoiles fixes en parans, et je m’efforce de ne pas prendre cela pour acquis dans une société qui récompense (et impose) la rapidité à tout crin, au détriment de ce qui nécessite de la contemplation.

Rejeter les traditions astrologiques anciennes par principe, en les considérant comme obsolètes juste parce qu’elles sont vieilles, me paraît aberrant et d’une arrogance assez caractéristique d’un contexte non seulement de scientisme, mais aussi de l’illusion de l’éternel progrès entretenu par l’idéologie capitaliste. J’entends par là le fait de penser que l’humanité est sur une progression linéaire, allant de découverte en découverte, s’éloignant des logiques primitives et superstitieuses de l’humanité d’autrefois. La vision que l’on a de ce qui est intelligent, raisonné et érudit aujourd’hui est teintée de colonialisme – d’une logique de domination et de suprématie.

J’aimerais préciser qu’un autre extrême est de voir tout en rose un temps jadis sur lequel on a des informations partielles, mais suffisantes pour savoir que c’était pas jojo à beaucoup d’égards. Vous ne me verrez pas dans une approche reconstructionniste dogmatique, à considérer comme idéales des civilisations bâties sur l’esclavage, à vouloir faire « comme avant » . Adopter tout ce qui est ancien comme étant irréprochable du fait de l’ancienneté me poserait bien sûr problème, c’est une porte ouverte aux arguments d’autorité dangereux. On en revient à la nécessité de ne pas tomber dans le panneau d’une vision ultra binaire, qui serait forcément une simplification appauvrissante.

Les traditions astrologiques que j’étudie et que je pratique sont construites notamment autour de contrastes, de polarités, mais pas seulement. Si l’on nous donne un pot de peinture noire et un pot de peinture blanche, on est pas obligé·es de peindre tout en noir ou en blanc : on peut faire tout une variété de nuances en mélangeant les deux.

Et lorsque l’on se plonge dans les textes anciens dont on dispose, on peut se rendre compte qu’il y a des explications qui semblent très dures, mais qu’il s’agit de faire passer un message de manière claire, quitte à ce que cela semble brutal, en précisant par ailleurs des mitigations. Les manuels anciens sont écrits pour des personnes qui étudient l’astrologie ou ont pour ambition de l’étudier, pas pour être lus comme des horoscopes de magazine, formatés pour être accessibles aux débutant·es.

Aujourd’hui, beaucoup d’astrologues font le travail de traduction de ces manuels, non seulement de manière littérale (au sens de traduire d’une langue à une autre), mais aussi de manière à traduire les informations « brutes » en explications plus parlantes pour nos quotidiens et sensibilités modernes. Les techniques antiques sont incroyablement efficaces et d’une profondeur à ne pas sous-estimer ; mais, oui, cela demande du temps et des efforts de pouvoir les reconstituer, les comprendre et les apprivoiser en pratique.

J’ajouterais, sur cette question des traditions, que pour moi, approcher l’astrologie avec sérieux n’est pas synonyme de se prendre soi-même très au sérieux, mais plutôt de reconnaître qu’en tant qu’astrologue ou étudiant·e de l’astrologie, on hérite de pratiques développées et raffinées sur des millénaires – et qu’il ne tient qu’à nous de continuer à développer et raffiner. Et je trouve qu’idéalement, de cela découle une envie d’approcher les traditions astrologiques avec humilité et responsabilité !

Inspirations et références sélectives :

You Should Know Who Jenn Zahrt is | The Delineation with Cam White

An Overview of the History of Western Astrology, Chris Brennan

Les Astronomiques, Marcus Manilius

Anthology, Vettius Valens


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